Aux États-Unis, le marché du travail a basculé. Ce retournement préfigure ce qui attend les cadres français dans les prochains mois.

Responsable Communication - LUNOPA Group

En 2026, le marché du travail américain a opéré un retournement historique : changer d’emploi entraîne désormais une baisse de salaire pour plus d’un quart des nouvelles recrues, le turnover a chuté à 2 % et les entreprises exigent 10 % de compétences supplémentaires à poste égal. Cette dynamique, baptisée Grande Stagnation, est en train de traverser l’Atlantique.

En bref
  • Le changement d’emploi, longtemps synonyme de hausse salariale, peut désormais coûter plus qu’il ne rapporte
  • Aux États-Unis, plus d’un quart des nouvelles recrues ont accepté un salaire inférieur à leur poste précédent (ZipRecruiter, 2026)
  • Le taux de turnover volontaire est tombé à 2 % : les salariés restent et font le dos rond
  • En France, les offres d’emploi cadre ont reculé de 23 % entre 2024 et 2025 — même tendance, décalage d’un an
  • Ingénieurs et profils IT restent une exception : les offres explosent malgré (ou grâce à) l’IA

Il y a trois ans, changer d’employeur était la stratégie salariale la plus efficace qui soit. Le Big Quit battait son plein : 50 millions d’Américains démissionnaient chaque année, négociant à la hausse à chaque mouvement. Les entreprises surenchérissaient pour attirer les talents. Le rapport de force était clairement du côté des candidats.

Aujourd’hui, ce rapport s’est inversé. Et si les États-Unis sont souvent le miroir dans lequel le marché du travail français se contemple avec quelques mois de retard, il vaut mieux regarder ce miroir attentivement.

Trois signaux qui changent tout

+25%
des nouvelles recrues US ont accepté une baisse de salaire
ZipRecruiter, fév. 2026
2%
taux de turnover volontaire aux États-Unis — niveau historiquement bas
BLS, Q1 2026
+10%
de compétences exigées à poste équivalent sur 3 ans
Revelio Labs, 2025

Signal 1 — La mobilité ne paie plus

Pendant le boom post-Covid, un changement d’emploi se traduisait mécaniquement par une augmentation à deux chiffres. C’était le prix que les entreprises payaient pour attirer dans un marché de pénurie. Cette prime à la mobilité s’est évaporée.

Selon une enquête ZipRecruiter portant sur 1 500 embauches récentes, plus d’un quart des nouvelles recrues américaines ont accepté un salaire inférieur à celui de leur poste précédent. Une statistique que l’on n’avait pas vue depuis la crise financière de 2008.

« Face à une période de chômage prolongée, reprendre un revenu et des avantages sociaux prend souvent le dessus sur l’attente d’un salaire plus élevé. »

— ZipRecruiter, rapport nouvelles embauches, mars 2026

La dynamique de négociation a changé de camp. Là où les candidats dictaient leurs conditions en 2021-2022, ce sont aujourd’hui les employeurs qui tiennent les rênes d’une conversation salariale plus sobre.

Signal 2 — L’inflation silencieuse des compétences

Le deuxième signal est plus insidieux. Il ne s’agit pas d’une baisse de salaire affichée, mais d’une déflation masquée : à salaire égal, les entreprises exigent davantage.

Le cabinet Revelio Labs a mesuré une hausse de 10 % des compétences requises à poste équivalent sur les trois dernières années. Le profil recruté à 55 000 € en 2022 doit aujourd’hui en valoir davantage pour prétendre au même salaire. C’est une déflation salariale déguisée que les grilles de rémunération ne font pas apparaître.

À surveiller pour la France
Les employeurs « valorisent de plus en plus les compétences spécialisées dans leurs recrutements ». Les offres d’emploi intégrant des exigences de leadership ont mieux résisté à la baisse et sont payées jusqu’à 40 % de plus que les postes sans cette dimension (Revelio Labs, 2026).

Signal 3 — Le Job Hugging : la grande immobilité

Le troisième signal est peut-être le plus révélateur de l’état d’esprit des salariés. Après le Big Quit, place au Job Hugging.

Le taux de turnover volontaire aux États-Unis est tombé à 2 % — son niveau le plus bas depuis des décennies. Chaque mois, environ un million de personnes de moins décident de démissionner par rapport au pic de 2022. Les salariés s’accrochent à leur poste non pas par épanouissement, mais par calcul : le risque de changer semble supérieur au confort de rester.

Ce phénomène repose sur trois ressorts distincts : la prudence économique face à l’incertitude géopolitique, la peur de la comparaison salariale, et la sécurité du connu dans un monde qui change vite sous l’effet de l’IA et des restructurations.


Ce que ça signifie pour la France

Le marché du travail américain préfigure souvent les évolutions françaises avec un décalage de six à dix-huit mois. Et les signaux hexagonaux confirment que la transition est déjà en cours.

Le volume d’offres d’emploi cadres a reculé de 23 % entre 2024 et 2025 selon Robert Walters. Les entreprises françaises prévoient des hausses salariales médianes autour de 2 % en 2026, contre 2,7 % en 2025 — un niveau qui dépasse à peine l’inflation. Et selon Robert Half, les employeurs ressentent « moins le besoin de retenir leurs salariés qui reportent leurs projets de quitter l’entreprise ».

La grande immobilité est bien arrivée en France. Le nombre de démissions de CDI a reculé de 15 % au deuxième trimestre 2025 par rapport au pic de 2023 (Indeed Hiring Lab). Les candidats restent. Les employeurs le savent.

L’exception ingénieurs : le paradoxe de Jevons

Il serait faux de peindre un tableau uniformément gris. Un paradoxe de taille mérite d’être signalé : dans le secteur IT et ingénierie, les offres d’emploi sont en pleine expansion, alors même que l’intelligence artificielle était censée rendre ces profils obsolètes.

C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Jevons appliqué au travail : quand une technologie améliore l’efficacité d’une ressource, la demande pour cette ressource augmente plutôt qu’elle ne diminue. L’IA ne remplace pas les ingénieurs — elle démultiplie leur productivité et crée de nouveaux besoins qui nécessitent encore plus de profils techniques.

Les profils qui résistent
Les postes IT et tech concentrent plus de la moitié des recrutements de cadres selon l’Apec. Les rôles nécessitant des compétences en IA affichent une croissance de 25,2 % des offres d’emploi aux États-Unis, avec des salaires médians autour de 157 000 $ (Indeed Hiring Lab, 2026). L’expertise technique combinée à des capacités de leadership reste le profil le mieux protégé.

Naviguer dans ce marché retourné

Pour les candidats : ne pas changer pour changer

La règle des années 2021-2022 — bouger tous les 18 mois pour maximiser son salaire — est caduque. Dans ce nouveau contexte, un changement de poste doit être motivé par une progression réelle (responsabilités, compétences, secteur) plutôt que par un simple calcul salarial à court terme.

Avant de postuler, valider trois points : la solidité financière de l’employeur ciblé, le réalisme du package proposé comparé aux benchmarks sectoriels, et la marge de progression réelle du poste à 24 mois.

Pour les recruteurs : un rapport de force à ne pas gaspiller

Le fait que les candidats soient moins volatils ne doit pas conduire à l’inertie. Les entreprises qui profitent de ce contexte pour comprimer les packages se constituent une dette de fidélisation qui sera présentée à l’encaissement dès le prochain retournement de marché.

La directive européenne sur la transparence salariale, dont la transposition française est attendue d’ici juin 2026, va changer les règles du jeu : les salaires affichés dans les offres ne seront plus optionnels. Les organisations qui anticipent cette transparence en bâtissant des grilles cohérentes prendront une longueur d’avance décisive.

Pour les DRH : cartographier avant que le vent ne tourne

La stabilité actuelle est une fenêtre d’opportunité pour reconstruire ce que les années de turnover intense ont abîmé : la transmission des savoirs, la cohérence des rémunérations internes, la cartographie des compétences stratégiques. Le prochain retournement — lié à la reprise économique ou à un nouveau cycle IA — remettra les candidats en position de force. Mieux vaut être prêt.

Vous recrutez ?

Confiez vos recrutements à Lunopa Group.

Déposer une offre →