IA et tri des CV, la défiance des Français

Ipsos a demandé aux habitants de 32 pays s’ils accepteraient de confier treize tâches à une intelligence artificielle, de la recherche en ligne au diagnostic médical. En France, aucune ne suscite autant de rejet que le tri des candidatures. Et aucun pays ne se montre plus réticent que la France sur ce point.

Responsable Communication - LUNOPA Group

Les Français sont les plus réticents des 32 pays étudiés par Ipsos face au tri des candidatures par intelligence artificielle. Selon l'Ipsos AI Monitor, 71 % ne sont pas à l'aise avec une sélection réalisée principalement par une IA et 18 % seulement l'acceptent, contre 47 % en moyenne.

L'essentiel

  • 71 % des Français ne sont pas à l'aise avec un tri des candidatures confié principalement à une IA, 18 % l'acceptent (moyenne des 32 pays : 47 %).
  • Sur les 13 usages de l'IA testés par Ipsos, c'est celui que les Français acceptent le moins, derrière les publicités politiques en vidéo générée.
  • Face à l'IA, les Français sont aussi nerveux que la moyenne, mais nettement moins enthousiastes (33 % contre 51 %).
  • La protection des données personnelles est le point de défiance le plus marqué : 26 % font confiance aux entreprises qui utilisent l'IA.
  • Le droit encadre déjà le tri automatisé : information du candidat, intervention humaine, IA de recrutement classée à haut risque.

Ipsos a demandé aux habitants de 32 pays s'ils accepteraient de confier treize tâches à une intelligence artificielle, de la recherche en ligne au diagnostic médical. En France, aucune ne suscite autant de rejet que le tri des candidatures. Et aucun pays ne se montre plus réticent que la France sur ce point.

Nous lisons des candidatures tous les jours, et ce chiffre nous concerne directement. Il dit combien la confiance dans les processus de sélection est fragile, et ce que les recruteurs doivent garantir s'ils utilisent l'IA dans le recrutement.

Ce que mesure l'Ipsos AI Monitor

L'Ipsos AI Monitor est une enquête en ligne réalisée par Ipsos sur sa plateforme Global Advisor auprès de 23 532 personnes dans 32 pays. En France, l'échantillon compte environ 1 000 personnes âgées de 16 à 74 ans, représentatif de la population de cette tranche d'âge. Pour un échantillon de cette taille, Ipsos indique un intervalle de crédibilité de plus ou moins 3,5 points.

Les personnes interrogées ne sont pas des candidats en cours de recrutement : l'enquête mesure l'opinion du grand public. Mais tout actif est un candidat potentiel, et c'est avec cette opinion qu'il aborde sa prochaine candidature.

Le tri des candidatures, dernière tâche que les Français confieraient à une IA

Pour chaque tâche, la question posée était la même : seriez-vous à l'aise qu'elle soit réalisée principalement par une IA ? Sur le tri des candidatures à un emploi, les Français répondent non à une large majorité.

18 % des Français sont à l'aise avec un tri des candidatures réalisé principalement par une IA (dernier des 32 pays)
71 % ne sont pas à l'aise, la part la plus élevée des 32 pays
47 % de personnes à l'aise en moyenne dans les 32 pays étudiés
Graphique Ipsos AI Monitor : part des personnes à l'aise avec un tri des candidatures réalisé principalement par une IA, par pays. La France est dernière avec 18 %.
Part des personnes à l'aise avec un tri des candidatures réalisé principalement par une IA. Source : Ipsos AI Monitor.

L'Allemagne (24 %) et le Canada (26 %) suivent la France, très loin de la Chine et de l'Inde (76 % chacune). L'écart se lit aussi d'un usage à l'autre. En France, la part de personnes à l'aise atteint :

  • 66 % pour les résultats de recherche en ligne (71 % en moyenne) ;
  • 47 % pour la création de contenus publicitaires de marque (61 %) ;
  • 46 % pour la prise de commande au restaurant (66 %) ;
  • 39 % pour un diagnostic médical établi à partir des symptômes (48 %) ;
  • 23 % pour des publicités politiques en vidéo générée réaliste (38 %) ;
  • 18 % pour le tri des candidatures (47 %).

Les Français acceptent donc plus volontiers qu'une IA fabrique une publicité politique en vidéo réaliste qu'elle trie leur candidature. Ce classement suggère que le rejet tient autant à l'enjeu, l'accès à un emploi, qu'à la technologie elle-même.

Moins d'enthousiasme que d'inquiétude

Ce résultat ne traduit pas une peur particulière de l'IA. Sur la nervosité, la France est dans la moyenne.

49 % des Français disent que les produits et services utilisant l'IA les rendent nerveux (50 % en moyenne)
33 % disent qu'ils les rendent enthousiastes (51 % en moyenne)
38 % estiment que l'IA présente plus d'avantages que d'inconvénients (55 % en moyenne)
Graphique Ipsos AI Monitor : part des personnes que les produits et services utilisant l'IA rendent enthousiastes, par pays. La France est à 33 %, contre 51 % en moyenne.
Part des personnes que les produits et services utilisant l'IA rendent enthousiastes. Source : Ipsos AI Monitor.

Avec 49 % de personnes nerveuses, la France se classe 17e sur 32, loin derrière le Canada, l'Australie (67 % chacun) ou les États-Unis (64 %). Elle se distingue surtout par son manque d'enthousiasme, et les autres indicateurs vont dans le même sens :

  • 32 % disent qu'elle a profondément changé leur quotidien, le score le plus bas des 32 pays (54 % en moyenne) ;
  • parmi les actifs, 42 % disent avoir gagné du temps au travail grâce aux outils d'IA (62 % en moyenne).

Les Français voient peu l'IA à l'œuvre et en attendent peu. Lui confier une présélection, c'est lui accorder une confiance qu'elle n'a pas encore gagnée à leurs yeux.

Données, biais, transparence : trois sources de défiance

Les données personnelles

C'est le point le plus net. 26 % des Français font confiance aux entreprises qui utilisent l'IA pour protéger leurs données personnelles, 65 % ne leur font pas confiance. Aucun pays ne se situe plus bas ; la moyenne atteint 47 %. Or une candidature rassemble beaucoup d'informations personnelles : parcours, coordonnées, prétentions salariales, parfois une photo.

Graphique Ipsos AI Monitor : part des personnes qui font confiance aux entreprises utilisant l'IA pour protéger leurs données personnelles, par pays. La France est dernière avec 26 %.
Confiance dans les entreprises qui utilisent l'IA pour protéger les données personnelles. Source : Ipsos AI Monitor.

Les biais et la discrimination

37 % des Français font confiance à l'IA pour ne discriminer aucun groupe de personnes (55 % en moyenne). Ils ne sont que 35 % à accorder cette même confiance aux humains. Aux yeux des Français, le recruteur n'est donc pas beaucoup plus impartial que la machine : ils se méfient des deux.

Pour un recruteur, la parade tient dans un processus vérifiable, avec des critères écrits, une grille d'évaluation commune à tous les candidats et une décision que l'on peut expliquer.

La transparence

85 % des Français estiment que les produits et services utilisant l'IA devraient le signaler, et 10 % seulement s'y opposent. Ils restent aussi prudents dans leur propre usage : 19 % font assez confiance aux outils d'IA pour ne pas vérifier leur travail, contre 31 % en moyenne. Un public qui contrôle lui-même ce que produit l'IA attend des entreprises qu'elles en fassent autant.

Graphique Ipsos AI Monitor : part des personnes estimant que les produits et services utilisant l'IA devraient le signaler, par pays. La France est à 85 %.
Part des personnes estimant que l'usage de l'IA devrait être signalé. Source : Ipsos AI Monitor.

Ce que dit le droit sur le tri des CV par IA

Trier des candidatures avec une IA n'est pas interdit en France. Le cadre est précis, et il rejoint les attentes exprimées dans l'enquête.

  • Le Code du travail (articles L1221-8 et L1221-9) impose d'informer expressément le candidat, avant leur mise en œuvre, des méthodes et techniques d'aide au recrutement utilisées à son égard. Ces méthodes doivent être pertinentes par rapport au but poursuivi, et aucune information le concernant ne peut être collectée par un dispositif dont il n'a pas eu connaissance.
  • Le RGPD (article 22) donne à toute personne le droit de ne pas faire l'objet d'une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé lorsque cette décision l'affecte de manière significative. Le considérant 71 du règlement cite expressément le recrutement en ligne sans intervention humaine.
  • Le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act) classe à haut risque, dans son annexe III, les systèmes destinés au recrutement ou à la sélection, notamment pour analyser et filtrer les candidatures et évaluer les candidats. Ces systèmes sont soumis à des obligations de documentation, de traçabilité et de supervision humaine.
  • La CNIL consacre un guide au recrutement, qui traite des outils de tri et d'aide à la décision, de l'information des candidats et de la conservation de leurs données.

Quel que soit le calendrier d'application de l'AI Act, le Code du travail et le RGPD suffisent à exiger deux choses de tout recruteur qui utilise l'IA : informer le candidat et garder une intervention humaine réelle dans la décision.

Recruteurs : garder l'IA là où elle ne décide pas

Côté entreprises, l'IA dans le recrutement reste minoritaire. Selon l'Apec, 13 % des ETI et grandes entreprises déclarent avoir utilisé des outils d'IA dans leurs recrutements de cadres, plus du double de la mesure précédente. Les candidats vont plus vite : près d'un tiers des cadres ayant cherché un emploi se sont servis de l'IA pour retravailler leur CV, rédiger une lettre de motivation ou préparer un entretien. Et 71 % des cadres estiment que ces outils ne remplaceront pas entièrement les conseils de professionnels.

Dans un pays où 71 % de la population n'est pas à l'aise avec l'idée d'un tri confié à une IA, voici ce que nous recommandons aux entreprises qui veulent utiliser ces outils sans perdre la confiance des candidats :

  1. Dire aux candidats, dans l'annonce ou le formulaire, quels outils interviennent et à quelle étape. C'est une obligation légale, et 85 % des Français l'attendent.
  2. Ne laisser partir aucun refus sans qu'une personne ait examiné le dossier. Un score peut aider à organiser la lecture, il ne la remplace pas.
  3. Réserver l'IA aux tâches qui ne sélectionnent personne : rédaction d'annonce, planification d'entretiens, synthèse d'un dossier déjà lu.
  4. Formaliser une grille de sélection, la même pour tous les candidats. Elle limite les biais de l'outil comme ceux du recruteur.
  5. Ne jamais copier une candidature dans un outil d'IA grand public qui n'est encadré ni par un contrat ni par une analyse de conformité, et vérifier les durées de conservation paramétrées dans l'ATS.

Candidats : ce que vous pouvez demander

Si vous postulez et pensez que votre candidature a été triée automatiquement, la loi vous permet de :

  • demander quelles méthodes et techniques ont servi à évaluer votre candidature ;
  • obtenir qu'une personne réexamine une décision prise sans intervention humaine, faire valoir votre point de vue et contester la décision ;
  • accéder aux données vous concernant, y compris un éventuel score attribué par un logiciel.

Un recruteur sérieux répond à ces demandes sans difficulté. Une absence de réponse est déjà une information.

Questions fréquentes

Les Français acceptent-ils que leur CV soit trié par une IA ?

Majoritairement non. D'après l'Ipsos AI Monitor, 18 % des Français sont à l'aise avec un tri des candidatures réalisé principalement par une IA et 71 % ne le sont pas. C'est le score d'acceptation le plus faible des 32 pays étudiés, où la moyenne atteint 47 %.

Un recruteur a-t-il le droit de trier les CV avec une IA ?

Oui, sous conditions. Le candidat doit être informé à l'avance des méthodes utilisées (Code du travail, article L1221-8), une décision qui l'affecte de manière significative ne peut reposer exclusivement sur un traitement automatisé (RGPD, article 22), et l'AI Act classe ces outils parmi les systèmes à haut risque.

Pourquoi les Français se méfient-ils de l'IA dans le recrutement ?

L'enquête Ipsos met en avant plusieurs facteurs : 26 % seulement font confiance aux entreprises utilisant l'IA pour protéger leurs données, 37 % font confiance à l'IA pour ne pas discriminer, et 85 % veulent que son usage soit signalé. S'y ajoute un faible bénéfice perçu : 32 % disent que l'IA a profondément changé leur quotidien.

Les recruteurs français utilisent-ils déjà l'IA ?

Encore peu, mais l'usage progresse. Selon l'Apec, 13 % des ETI et grandes entreprises déclarent avoir utilisé des outils d'IA dans leurs recrutements de cadres, plus du double de la mesure précédente. Côté candidats, près d'un tiers des cadres en recherche d'emploi s'en sont servis pour leur candidature.

Que peut exiger un candidat face à un tri automatisé ?

Il peut demander quelles méthodes ont été utilisées pour l'évaluer, obtenir l'intervention d'une personne dans la décision, faire valoir son point de vue et la contester. Il peut aussi accéder aux données le concernant, y compris un éventuel score produit par un logiciel de recrutement.

La confiance avant l'outil

Les Français ne veulent pas qu'une IA décide seule de leur accès à l'emploi, et ils demandent des garanties avant d'accorder leur confiance. Pour une entreprise qui recrute, la marche à suivre est connue : dire aux candidats ce qui est automatisé, garder un humain dans chaque décision et savoir où partent leurs données.


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